Une image négative : un frein à l’apprentissage

Cet hiver, j’ai eu la chance d’avoir une étudiante adulte dans un de mes cours : Fabienne. Je dis « avoir la chance » parce que j’ai vécu une belle expérience de pédagogue en relation avec cette femme. Voici son histoire.

Fabienne est originaire de la Suisse, arrivée au Canada voilà plus de 25 ans. Elle est venue au Québec pour un stage en agriculture de six mois, et n’est jamais repartie. Dès les premiers cours, elle me partage ses impressions sur ma pédagogie qu’elle apprécie. Elle aime ma manière d’aborder la littérature – c’est flatteur! – mais elle m’informe aussi de ses difficultés en français, une matière qui lui fait peur. « Je n’ai jamais été bonne en français », me dit-elle dès le premier cours. En fait, elle vient à peine d’être diagnostiquée dyslexique sévère, ce qu’elle ne connaissait pas d’elle-même avant son retour au cégep cette année. Je la rassure sur l’aide offerte aux personnes dyslexiques au cégep, mais ne lui ment pas sur les efforts qu’elle devra fournir. Lire et écrire sont principalement ses bêtes noires, ce qui constitue l’essentiel de mon cours.

Avant le début de mes cours, j’aime discuter avec mes étudiants de choses et d’autres. Un matin, je raconte un voyage d’alpinisme au Pérou. Tout de suite, Fabienne m’interpelle. Je lui rappelle son père, professeur de littérature et amateur lui aussi d’alpinisme. Celui-ci est malheureusement décédé sur une montagne, La dent blanche, dans les Alpes suisses, alors que Fabienne n’avait que huit ans. Je comprends tout de suite que Fabienne est replongée dans ses souvenirs d’enfance, et surtout, dans sa relation difficile avec l’école, alors que son père et sa mère sont professeurs. Avec le temps, elle a développé une image négative d’elle-même : elle est le cancre de la famille et elle en a honte.

Le premier travail que je demande à mes étudiants est d’écrire une nouvelle littéraire. Le sujet est libre; ils peuvent raconter une partie de leur vie s’ils le souhaitent. C’est ce que décide de faire Fabienne. Elle écrit un texte – très touchant – qui résume, en quelques paragraphes, les épisodes marquants de sa vie. Elle travaille avec une de ses amies qui l’aide avec ses fautes. Elle obtient une bonne note, ce qui la rend fière d’elle-même, mais je sens qu’elle ne saisit pas l’importance de ce qu’elle vient d’écrire.

J’invite toujours mes étudiants à soumettre leurs textes pour une publication dans la revue littéraire du cégep. J’annonce à Fabienne qu’elle devrait soumettre son texte, j’insiste beaucoup. Elle hésite : « Vous pensez vraiment que mon texte est assez bon? », me dit-elle plusieurs fois. Chaque fois, je lui confirme mon impression : son texte est bien écrit, touchant et que je pense sincèrement que le comité de sélection de la revue retiendra son texte. Elle se lance, elle envoie son texte au comité et il est retenu. Quand je lui annonce la nouvelle que son texte sera publié, elle fond en larmes. Elle me répète qu’elle a toujours eu honte d’être mauvaise à l’école et que, pour une fois, elle est fière d’elle. Après le lancement de la revue, Fabienne a fait parvenir plusieurs copies de la revue à sa famille en Suisse, surtout à sa mère.

En écrivant ce texte, Fabienne n’a pas seulement fait un travail scolaire, elle a changé son rapport aux cours de français : la peur s’est atténuée. Mais le plus important, selon moi, est que Fabienne a fait un premier pas pour changer l’image négative qu’elle avait d’elle-même. Je savais, après ce premier travail, que Fabienne avait réussi. Elle a réussi à lever un frein à son apprentissage. Voilà pourquoi j’ai commencé mon texte par « j’ai eu la chance d’avoir une étudiante adulte » comme Fabienne, parce que ce sont des histoires comme celles-ci qui donnent du sens à mon métier.

François Guénette

 

 

Pédagogie de la stalactite

Durant cet hiver bien affirmé, nos amis, ma famille et moi avons mis à distance le froid l’espace d’une semaine de vacances au Mexique dans la péninsule du Yucatan.

Le tourisme et les nombreux complexes hôteliers rendent la plage et la vue sur la mer difficile d’accès. Mais ce phénomène a eu pour effet de détourner notre attention vers d’autres centres d’intérêt.

Entre plusieurs centres d’intérêt, nous avons fait l’expérience de plonger dans un cénote… c’est un décor inattendu qui s’enfonce dans le ventre de la Terre! Une affluence de plongeurs tous azimuts s’entasse dans les boyaux souterrains ayant pour consigne de ne pas mettre de crème solaire chimique nuisible à l’écologie des cénotes et de ne surtout pas toucher l’œuvre du temps qui se dépose dans le miracle des stalactites.

Ma relation au temps dans ce voyage au centre de la Terre fut bouleversée. Soudain, je réalisais, en voyant nos mains s’accrocher maladroitement aux stalactites qui affleurent à la surface de l’eau, que l’homme vit dans un espace-temps dont il n’a pas toujours conscience. Je touchais à du sacré sans en mesurer l’échelle sur le moment.

Une stalactite met 100 ans pour grandir d’un centimètre et voilà que je m’accrochais à 500 ans de croissance pour stabiliser ma flottaison douteuse dans ce lieu enchanteur.

Ce cénote survisité, néanmoins majestueux, m’a livré un message : « À l’abri des regards de l’homme, goutte après goutte, la nature et le temps font leur œuvre avec grande humilité. »

Cette grotte n’a jamais eu l’objectif d’être visitée ni d’être admirée. Elle n’attendait rien. Depuis des centaines d’années, elle fait de la dentelle calcaire sans aucun objectif de plaire. Ce n’est qu’une fois démasqué que ce lieu enchanteur, écrin d’eau pure cristalline, devient une œuvre d’art auprès de laquelle se pressent aujourd’hui grand nombre de touristes.

Ce lieu a laissé en moi une trace d’éternité, une trace sacrée qui me dit tout bas : « laisse le temps au temps ».

Une fois sortie de ce cénote, revenue dans mon quotidien familial, je me sens d’humeur à inviter ceux que j’accompagne, à commencer par mes enfants, à se laisser guider par la pédagogie de la stalactite. « Tombe chaque jour comme une goutte, naturellement, là où tu as à tomber. Ne te soucis ni du temps ni de plaire. Avance goutte après goutte. Construis-toi, seconde après seconde, telle une stalactite s’ajoutant à la dentelle et au volume merveilleux de l’ensemble. Oublie de te presser, car le temps ne respecte pas ce qui se fait hors de lui. »

Le temps qu’il faut nous laisse paisibles, sereins et accomplis. Le temps est notre allié, là où, aujourd’hui, trop souvent, nous en faisons un adversaire. Nous nous pressons trop au point que les expériences vécues n’ont pas le temps de se calcifier ni de s’intégrer à notre conscience pour nous construire dans le bonheur imprenable de l’instant présent.

Nous avons à transmettre à nos jeunes l’art de ralentir et de prendre le temps qu’il faut dans leurs apprentissages pour se construire solidement à travers les années. Ainsi, l’être humain en croissance devient une œuvre d’art naturelle.

Sophie Jardon, formatrice PRH

L’accompagnement dans la joie du vivant

Dans les dernières semaines de vie de mon père, un lapin « libre » et sans domicile fixe s’est mis à visiter mes parents. Après la surprise de son apparition, nous avons commencé à le nourrir. N’est-ce pas là un réflexe d’humain devant un animal? Carottes, laitue, fraises… À chaque fois que nous l’appelions, il venait à notre rencontre. On l’a baptisé « bébé lapin ». À plusieurs occasions, il nous a permis d’être dans une forme de relation axée sur le vivant. Nous nous sommes extasiés devant ses prouesses et exclamés d’affection pour cette petite boule de poil. On l’espérait, on le guettait, on faisait même des courses pour lui acheter des gâteries.

Un soir, en revenant de chez mes parents, j’ai compris ce que l’animal éveillait en moi. Il me permettait d’être dans la joie, autrement que dans la mort qui guettait mon père de plus en plus fort. Il me permettait d’être dans le vivant du moment présent.

Je n’avais jamais accompagné mes enfants dans la perte d’un être cher. Je savais que cette étape s’en venait, car mon père était en phase terminale. Mes enfants étaient très attachés à leur grand-père. Alors, une idée a lentement germé chez moi. J’ai décidé que nous aurions un lapin et j’ai mis toutes les chances de mon côté. J’en ai glissé un mot à mon père et j’ai obtenu sa « bénédiction ». La lueur de joie dans ses yeux à l’idée que nous adoptions un lapin a été instantanée. Comme s’il y avait une brèche dans notre futur dont il ne ferait, malheureusement, plus partie. Il savait que nous aurions un lapin et c’est un moment de joie que nous avons partagé ensemble.

Le lapin est arrivé dans notre maison la veille des funérailles de mon père. Rapidement, il est devenu un trait d’union entre nous quatre avec les enfants. Quand l’enfant vit une peine, c’est bon de prendre soin et de se laisser aller dans de l’affection pour un petit être vivant. J’ai vu mes enfants vivre leur perte en sentant que leur cœur peut se tourner vers un autre lien d’attachement. S’asseoir par terre avec le lapin nous donne de belles occasions d’être ensemble tous les quatre. Quand nos cœurs sont en mille miettes, on se laisse aller à l’amour inconditionnel vers ce petit être vivant qui a besoin de nous et qui se laisse aimer. Il nous permet d’être dans la joie du vivant.

Pour ceux et celles qui se demandent ce qui est arrivé avec le « lapin de mes parents », la suite de l’histoire est assez incroyable. Mon père est entré à la maison Pallia-Vie le 9 février dernier. Nous n’avons plus jamais revu « bébé lapin » à partir de ce moment-là. Pas l’ombre d’une oreille ou d’une petite patte.

Quand on s’intéresse à la symbolique du lapin, on s’aperçoit qu’il est beaucoup plus qu’un symbole de Pâques en chocolat. Le totem du lapin représente une forme de soutien pour surmonter les périodes de changement et représente la vie et la renaissance au travers la mort. Quand je pense à cette saga des lapins dans notre vie, je me dis que je me dois vraiment d’être à l’écoute de mon intuition quand il s’agit d’accompagner mes enfants dans des périodes de changement. Maintenant, on a notre petit lapin pour nous aider à regarder la vie qui est là, même dans le deuil.

Caroline Cloutier

Les mêmes chances pour tous de se développer…

Bravo Josée, tu es géniale…

Tes propos sont très inspirants et m’amènent à aller dans le même sens en situant la place qui revient à l’enfant dans le déploiement de ses potentialités. Je vais aborder deux éléments de ton discours qui m’interpellent. D’une part, l’enfant qui grandit, et, d’autre part, le rôle de l’éducateur qui l’accompagne à devenir la fleur, la personne qu’il aspire à être.

Dans un premier temps, pour qu’une école s’inscrive dans une réelle logique de développement, elle doit prendre l’enfant dans sa globalité et dans sa propre culture personnelle et familiale. Par conséquent, cette approche que tu exprimes ne peut se concrétiser que si l’éducateur s’intéresse à l’enfant, à ses caractéristiques, à ses expériences, à ses potentialités et à son vécu familial. L’enfant arrive à l’école avec un répertoire d’habiletés qui lui est propre, c’est pourquoi il faut partir de lui et miser sur ses forces au regard de l’ensemble des aspects de son développement.

Tu es géniale… tu es cette éducatrice qui reconnaît l’unicité de chaque enfant et le considère comme un individu à part entière pouvant contribuer au bien-être collectif. Tu es cette éducatrice qui fait une place à tous les enfants et qui a la conviction que la classe appartient à tous les enfants, peu importe leurs différences.

Malheureusement, trop souvent, on observe une logique de la normalité en demandant aux enfants de fournir les efforts pour s’intégrer pour le rendre « normal ». Dans cette logique, le poids de l’accès à l’école et du déploiement de l’enfant repose ainsi sur les capacités de ce dernier à accéder aux normes d’une école faite pour une population sans incapacités ou mieux, sans particularités. À l’inverse, toi, tu as su, dans une logique d’inclusion, donner la place à chaque enfant dans ta classe quelles que soient ses caractéristiques, sans exiger que les enfants soient comme les autres.

Je ne suis pas la seule à affirmer cela. Le Conseil supérieur de l’éducation, dans son dernier rapport (2016, p. 82), constate que « malgré le soutien accordé aux milieux scolaires pour essayer de donner les mêmes chances à tous, et en dépit du travail remarquable qui se fait sur le terrain, l’école n’offre pas à tous les élèves la même possibilité de développer leur potentiel ». Barrère et Mairesse, 2015, ajoutent que les inégalités observées dans les classes sont parfois produites et reproduites par l’école elle-même.

Tu es celle qui fait la différence, qui permet à chaque enfant de se déployer, de devenir un être à part entière et de s’épanouir selon ses capacités. Tu joues un rôle déterminant. Bravo!

Johanne April

Barrère, A. et Mairesse, F. (2015). L’inclusion sociale. Les enjeux de la culture et de l’éducation. Les cahiers de la médiation culturelle. Paris, L’Harmattan.

Conseil supérieur de l’éducation (2016). Remettre le cap sur l’équité. Rapport sur l’état et les besoins en éducation 2014-2016, septembre 2016. Récupéré de http://www.cse.gouv.qc.ca.

 

 

 

Éduquer… avec amour et efficacité

Parfois, la sensation que la magie est dans l’air est présente et, même si la situation semble magique, elle se révèle bien réelle dans mon quotidien : les liens d’attachement sont très forts entre mes élèves et moi.

Depuis septembre, différents éléments ou situations m’ont amenée à développer une qualité de présence et de relation aux enfants que je côtoie tous les jours. Mon regard bienveillant s’est raffiné, mes responsabilités d’adulte ont pris toute leur importance et les liens de confiance, d’amour et d’attachement se sont développés.

Au début de l’automne, j’ai assisté à une conférence intitulée « Éduquer avec amour et efficacité ». Cette conférence m’a aidée à raffiner le regard aimant que je porte sur les enfants. Ce raffinement me permet de voir et, surtout, de dire à mes élèves le « beau » que je perçois d’eux : « Tu es minutieux. Tu es habile. Tu es observateur. Tu es créative. Tu es persévérant. Tu es soucieux de l’autre. Tu prends soin de l’autre. Tu es organisée. Tu es organisatrice. Tu es sociable. Ton cœur est aimant… » Ces forces reflétées à mes élèves permettent de les reconnaître en tant qu’êtres humains, pas seulement en tant qu’apprenants, et permettent également de développer l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes.

Ensuite, au fil de l’automne, j’ai demandé à recevoir une formation spécifiquement sur les liens d’attachement. Demandée au départ pour un enfant en particulier, cette formation m’a amenée à transformer toute ma façon d’être bienveillante auprès de tous mes élèves.

Dès le début de cette formation, étalée sur plusieurs semaines, j’ai commencé à travailler sur les racines du lien d’attachement qui créent une sécurité. Comme l’enfant qui vient de naître, j’ai porté une attention à l’être humain devant moi par les cinq sens : mon regard est plus accueillant; l’enfant est vu, regardé. Ma voix est posée et calme; le ton est doux pour son oreille. Mes gestes sont remplis de tendresse; l’enfant a confiance en ma douceur. Mon parfum est doux; il apaise ou réconforte. Mes petits muffins faits maison sont là pour le plaisir de goûter. Je suis attentive aux besoins normaux des enfants et je me fais bienveillante. C’est simple, mais ces gestes créent une relation de confiance. Cette confiance se démarque chez les enfants par leur joie, mais surtout, par les demandes qu’ils me font. Ils osent demander à l’adulte responsable d’eux. Ils osent me questionner beaucoup plus qu’avant comme s’ils osaient se lancer dans le vide sachant qu’un grand filet sécuritaire peut les attraper.

Ma perception a changé, ma réflexion aussi.

Au lieu de percevoir l’enfant qui me fait une demande en apparence anodine (ex. : « Je ne trouve plus mon crayon. ») comme étant un enfant peu autonome ou peu débrouillard, je l’accueille comme un enfant qui a confiance en la relation que nous avons. Je deviens sa référence, je deviens peu à peu son modèle. Au lieu de juger l’enfant qui oublie où va tel objet, je le guide en sachant qu’il a confiance en l’adulte que je suis.

Depuis quelques semaines, je vois des élèves qui m’imitent, qui prennent la main d’un élève agité comme j’ai pris l’habitude de le faire, qui réconfortent un autre qui a de la peine comme je le fais, qui se préoccupent à savoir si tel enfant s’est fait mal en tombant comme ils m’ont vue m’informer. Ma fierté de les voir agir ainsi réside en la force de les voir unis, de les voir soucieux des autres, de les voir bienveillants les uns envers les autres dans l’entraide et le respect à la couleur du clan ou de la famille scolaire que nous sommes devenus. Nous avons un sentiment d’appartenance et de loyauté les uns envers les autres, autant eux que moi.

L’enfant développe son sentiment d’appartenance. Il est vu. Il est reconnu. Il existe. Je suis un témoin privilégié que la relation devient l’oxygène de la confiance en soi, devient l’oxygène de l’épanouissement. Je constate, avec émerveillement, que l’enfant sent que je l’aime tel qu’il est. Il n’a pas besoin de travailler à se faire aimer : il est lui-même, tout simplement, et il est aimé tel qu’il est. L’amour est devenu libre.

Aujourd’hui, le lien est tissé, ma famille scolaire est créée et je peux affirmer que la magie est présente, car elle est opérée en réciprocité, de moi envers eux et d’eux envers moi. La relation se fait dans les deux sens, d’adulte à enfant : les enfants reçoivent beaucoup et je reçois beaucoup. J’ai semé énormément, je continue de semer et la récolte est encore plus abondante que jamais je n’aurais pu imaginer! Maintenant que les liens affectifs sont ficelés, les apprentissages se font avec ouverture et confiance. Ils apprennent avec la confiance affective. Les élèves osent questionner, essayer et ne sont pas brisés parce qu’ils font des erreurs.

Je termine en ayant la plus grande satisfaction qui soit : j’ai la sensation que mes élèves ne sont pas seulement à l’école pour apprendre, mais que mes élèves vivent et s’épanouissent en tant qu’êtres humains dans leur environnement quotidien.

Josée, enseignante en 1re année et éducatrice de l’être humain