Pédagogie de la stalactite

Durant cet hiver bien affirmé, nos amis, ma famille et moi avons mis à distance le froid l’espace d’une semaine de vacances au Mexique dans la péninsule du Yucatan.

Le tourisme et les nombreux complexes hôteliers rendent la plage et la vue sur la mer difficile d’accès. Mais ce phénomène a eu pour effet de détourner notre attention vers d’autres centres d’intérêt.

Entre plusieurs centres d’intérêt, nous avons fait l’expérience de plonger dans un cénote… c’est un décor inattendu qui s’enfonce dans le ventre de la Terre! Une affluence de plongeurs tous azimuts s’entasse dans les boyaux souterrains ayant pour consigne de ne pas mettre de crème solaire chimique nuisible à l’écologie des cénotes et de ne surtout pas toucher l’œuvre du temps qui se dépose dans le miracle des stalactites.

Ma relation au temps dans ce voyage au centre de la Terre fut bouleversée. Soudain, je réalisais, en voyant nos mains s’accrocher maladroitement aux stalactites qui affleurent à la surface de l’eau, que l’homme vit dans un espace-temps dont il n’a pas toujours conscience. Je touchais à du sacré sans en mesurer l’échelle sur le moment.

Une stalactite met 100 ans pour grandir d’un centimètre et voilà que je m’accrochais à 500 ans de croissance pour stabiliser ma flottaison douteuse dans ce lieu enchanteur.

Ce cénote survisité, néanmoins majestueux, m’a livré un message : « À l’abri des regards de l’homme, goutte après goutte, la nature et le temps font leur œuvre avec grande humilité. »

Cette grotte n’a jamais eu l’objectif d’être visitée ni d’être admirée. Elle n’attendait rien. Depuis des centaines d’années, elle fait de la dentelle calcaire sans aucun objectif de plaire. Ce n’est qu’une fois démasqué que ce lieu enchanteur, écrin d’eau pure cristalline, devient une œuvre d’art auprès de laquelle se pressent aujourd’hui grand nombre de touristes.

Ce lieu a laissé en moi une trace d’éternité, une trace sacrée qui me dit tout bas : « laisse le temps au temps ».

Une fois sortie de ce cénote, revenue dans mon quotidien familial, je me sens d’humeur à inviter ceux que j’accompagne, à commencer par mes enfants, à se laisser guider par la pédagogie de la stalactite. « Tombe chaque jour comme une goutte, naturellement, là où tu as à tomber. Ne te soucis ni du temps ni de plaire. Avance goutte après goutte. Construis-toi, seconde après seconde, telle une stalactite s’ajoutant à la dentelle et au volume merveilleux de l’ensemble. Oublie de te presser, car le temps ne respecte pas ce qui se fait hors de lui. »

Le temps qu’il faut nous laisse paisibles, sereins et accomplis. Le temps est notre allié, là où, aujourd’hui, trop souvent, nous en faisons un adversaire. Nous nous pressons trop au point que les expériences vécues n’ont pas le temps de se calcifier ni de s’intégrer à notre conscience pour nous construire dans le bonheur imprenable de l’instant présent.

Nous avons à transmettre à nos jeunes l’art de ralentir et de prendre le temps qu’il faut dans leurs apprentissages pour se construire solidement à travers les années. Ainsi, l’être humain en croissance devient une œuvre d’art naturelle.

Sophie Jardon, formatrice PRH

Vivre et rayonner jusqu’au bout

Tu es arrivé dans nos vies un matin, avec ta simplicité, ta discrétion, ton ouverture au monde, ta curiosité à vouloir apprendre toujours davantage, ton sourire et ton humour intelligent bien distinctif.

On venait de te présenter ton compagnon, Diabète, qui ne te quitterait jamais plus. Tu étais un homme ordinaire, avec sa maison, son camion, aimant son travail, amateur de pêche et passionné d’électronique.

Vivre avec Diabète amène son lot d’adaptations : injections régulières, activités modérées, diète sévère, etc. Une autre compagne, du nom de Rétinite pigmentaire, s’impose alors à toi faisant bonne équipe avec Diabète.

Poursuivre la route avec tes deux compagnons toujours plus envahissants t’impose de te départir de ta voiture, de vendre ta maison pour te rapprocher de ton travail et d’abandonner les loisirs extérieurs que tu aimais tant.

Tu étais toujours toi, rayonnant la vie et semant la joie du moment présent. À la maison, les loisirs et passions d’autrefois ont fait place à la conception de trains miniatures et l’ordinateur.

Il t’a fallu laisser ton travail, car tes reins ne fonctionnaient plus. Tu nous présentais, avec intérêt, tes accessoires de dialyse et l’hygiène de vie stricte à laquelle tu devais t’astreindre, arborant toujours ton sourire.

Une intervention chirurgicale pour une greffe de reins afin de te permettre de retrouver un peu de liberté fut une épreuve difficile à traverser.

La dernière fois que je t’ai vu, toi tu ne pouvais plus me voir. Tu m’estomaquais à chaque fois. Alors que tes compagnons t’envahissaient toujours plus, te faisant prisonnier de ton corps, toi tu rayonnais toujours davantage.

Il t’a fallu quitter de nouveau ta maison, quitter ta région pour que ta famille prenne soin de toi. Progressivement, tu as laissé tes petits trains et l’ordinateur que tu regardais avec une immense loupe. Tu rayonnais toujours. Tu continuais d’avancer. Une nouvelle passion est née en toi : la musique. Tu en es devenu connaisseur et tu demeurais ouvert au monde par la radio.

Il a fallu quitter ta famille après l’amputation de tes jambes. Ton autonomie s’amenuisait jour après jour, mais tu étais toujours « debout », ouvert au monde, s’intéressant à nous lorsqu’on communiquait avec toi.

Tu as tiré ta révérence lorsqu’on a débuté l’amputation de tes membres supérieurs alors que tu perdais également ta faculté d’audition.

Ce qui me rejoint profondément, outre ta grande résilience, c’est ton « oui » à la vie, à l’actualisation de l’homme de cœur que tu étais, en soif d’apprendre et de transmettre, malgré tous les obstacles, et ce, jusqu’au bout. Tu as su toucher toutes les personnes rencontrées sur ta route.

Je me suis levée ce matin alourdie par des entraves à ma liberté. Ton sourire est venu à moi pour libérer le mien.

Le passage d’un tel collègue et ami dans une vie laisse un témoignage important : il demeure toujours en nous un espace de liberté intérieure pour être, se réaliser, s’émerveiller, aimer, être heureux. Notre rayonnement est alors précieux et d’une grande richesse.

Merci à toi Rodrigue…

Joanne Daneau, formatrice PRH

Une merveille trop souvent oubliée

Dès mon réveil ce matin, j’ai reçu un merveilleux cadeau : mes yeux et la faculté de la vue pour mener ma vie. Instantanément, ils me permettent de voir le temps qu’il fait à l’extérieur, de poser mon regard dans celui de l’homme que j’aime à mes côtés, de bien orienter mon geste pour prendre un verre d’eau sur la table de chevet, de me diriger vers la cuisine sans me heurter aux meubles, etc. Ils me donnent accès à toutes les formes de vie qui m’entourent et me permettent de les accueillir dans mon existence. Ils me permettent d’observer tout ce que la vie met à ma disposition et de bouger en toute liberté, sans même y penser. Grâce à mes yeux, je vais où bon me semble en marchant, sans me poser de questions.

La marche : autre merveille à conscientiser. Mon corps a développé le réflexe de la marche depuis mon enfance. J’ai la faculté de me déplacer à volonté et d’emprunter des rythmes différents pour me rendre ailleurs. Ai-je seulement conscience de la chance que j’ai de pouvoir me dresser en une posture verticale et activer mes muscles pour me mouvoir? Quand je marche dans l’allée de l’épicerie, au travail lorsque je rejoins un collègue à son bureau, en randonnée dans la nature, en me rendant à ma voiture, en montant les escaliers, en m’approchant d’un enfant, en voyageant, en me rendant à un rendez-vous, en passant la tondeuse ou en accompagnant mon parent vieillissant… je suis en train de vivre une liberté de mouvement inestimable. Et, chaque fois que je marche sur des surfaces de toutes sortes, sur un terrain accidenté, à travers les pierres, les hautes herbes, les dénivellations, ma cheville fait un travail incroyable. Elle est un chef-d’œuvre d’adaptation qui compense sans cesse pour que mon corps préserve son équilibre.

Je marche alors que d’autres sont dans l’impossibilité de le faire librement ou encore ne peuvent le faire qu’au prix de grands efforts en raison d’un accident subi, de complications du vieillissement, d’un handicap, de la maladie. C’est le cas de mon oncle, dans la trentaine, père de 4 enfants, ayant été enseveli sous terre dans une mine et qui s’en est miraculeusement sorti alors que son compagnon n’a pas eu cette chance. Il a été hospitalisé plusieurs mois entre 2 planches orthopédiques, comme dans le film « L’autre versant de la montagne »*, à regarder soit le plancher de sa chambre, soit le plafond sans pouvoir bouger. Les médecins lui avaient annoncé qu’il ne marcherait plus jamais. Grâce à son incroyable détermination, à de la physiothérapie intensive et à des appareillages adaptés à sa condition, il parvient aujourd’hui à se déplacer relativement bien en position debout malgré son handicap. Je peux vous assurer qu’il apprécie grandement la faculté de se déplacer et l’autonomie que cela lui procure. En lui, c’est une merveille qui lui est redonnée chaque jour de sa vie.

Et moi, quelle attention est-ce que je porte aux merveilles de mon corps?

Quelles richesses m’apporte-t-il pour vivre ma vie quotidienne?

Diane Plante, formatrice PRH

*L’autre versant de la montagne : Lors d’une descente, une jeune skieuse est victime d’un accident qui la laisse paralysée.

L’accompagnement dans la joie du vivant

Dans les dernières semaines de vie de mon père, un lapin « libre » et sans domicile fixe s’est mis à visiter mes parents. Après la surprise de son apparition, nous avons commencé à le nourrir. N’est-ce pas là un réflexe d’humain devant un animal? Carottes, laitue, fraises… À chaque fois que nous l’appelions, il venait à notre rencontre. On l’a baptisé « bébé lapin ». À plusieurs occasions, il nous a permis d’être dans une forme de relation axée sur le vivant. Nous nous sommes extasiés devant ses prouesses et exclamés d’affection pour cette petite boule de poil. On l’espérait, on le guettait, on faisait même des courses pour lui acheter des gâteries.

Un soir, en revenant de chez mes parents, j’ai compris ce que l’animal éveillait en moi. Il me permettait d’être dans la joie, autrement que dans la mort qui guettait mon père de plus en plus fort. Il me permettait d’être dans le vivant du moment présent.

Je n’avais jamais accompagné mes enfants dans la perte d’un être cher. Je savais que cette étape s’en venait, car mon père était en phase terminale. Mes enfants étaient très attachés à leur grand-père. Alors, une idée a lentement germé chez moi. J’ai décidé que nous aurions un lapin et j’ai mis toutes les chances de mon côté. J’en ai glissé un mot à mon père et j’ai obtenu sa « bénédiction ». La lueur de joie dans ses yeux à l’idée que nous adoptions un lapin a été instantanée. Comme s’il y avait une brèche dans notre futur dont il ne ferait, malheureusement, plus partie. Il savait que nous aurions un lapin et c’est un moment de joie que nous avons partagé ensemble.

Le lapin est arrivé dans notre maison la veille des funérailles de mon père. Rapidement, il est devenu un trait d’union entre nous quatre avec les enfants. Quand l’enfant vit une peine, c’est bon de prendre soin et de se laisser aller dans de l’affection pour un petit être vivant. J’ai vu mes enfants vivre leur perte en sentant que leur cœur peut se tourner vers un autre lien d’attachement. S’asseoir par terre avec le lapin nous donne de belles occasions d’être ensemble tous les quatre. Quand nos cœurs sont en mille miettes, on se laisse aller à l’amour inconditionnel vers ce petit être vivant qui a besoin de nous et qui se laisse aimer. Il nous permet d’être dans la joie du vivant.

Pour ceux et celles qui se demandent ce qui est arrivé avec le « lapin de mes parents », la suite de l’histoire est assez incroyable. Mon père est entré à la maison Pallia-Vie le 9 février dernier. Nous n’avons plus jamais revu « bébé lapin » à partir de ce moment-là. Pas l’ombre d’une oreille ou d’une petite patte.

Quand on s’intéresse à la symbolique du lapin, on s’aperçoit qu’il est beaucoup plus qu’un symbole de Pâques en chocolat. Le totem du lapin représente une forme de soutien pour surmonter les périodes de changement et représente la vie et la renaissance au travers la mort. Quand je pense à cette saga des lapins dans notre vie, je me dis que je me dois vraiment d’être à l’écoute de mon intuition quand il s’agit d’accompagner mes enfants dans des périodes de changement. Maintenant, on a notre petit lapin pour nous aider à regarder la vie qui est là, même dans le deuil.

Caroline Cloutier

Les mêmes chances pour tous de se développer…

Bravo Josée, tu es géniale…

Tes propos sont très inspirants et m’amènent à aller dans le même sens en situant la place qui revient à l’enfant dans le déploiement de ses potentialités. Je vais aborder deux éléments de ton discours qui m’interpellent. D’une part, l’enfant qui grandit, et, d’autre part, le rôle de l’éducateur qui l’accompagne à devenir la fleur, la personne qu’il aspire à être.

Dans un premier temps, pour qu’une école s’inscrive dans une réelle logique de développement, elle doit prendre l’enfant dans sa globalité et dans sa propre culture personnelle et familiale. Par conséquent, cette approche que tu exprimes ne peut se concrétiser que si l’éducateur s’intéresse à l’enfant, à ses caractéristiques, à ses expériences, à ses potentialités et à son vécu familial. L’enfant arrive à l’école avec un répertoire d’habiletés qui lui est propre, c’est pourquoi il faut partir de lui et miser sur ses forces au regard de l’ensemble des aspects de son développement.

Tu es géniale… tu es cette éducatrice qui reconnaît l’unicité de chaque enfant et le considère comme un individu à part entière pouvant contribuer au bien-être collectif. Tu es cette éducatrice qui fait une place à tous les enfants et qui a la conviction que la classe appartient à tous les enfants, peu importe leurs différences.

Malheureusement, trop souvent, on observe une logique de la normalité en demandant aux enfants de fournir les efforts pour s’intégrer pour le rendre « normal ». Dans cette logique, le poids de l’accès à l’école et du déploiement de l’enfant repose ainsi sur les capacités de ce dernier à accéder aux normes d’une école faite pour une population sans incapacités ou mieux, sans particularités. À l’inverse, toi, tu as su, dans une logique d’inclusion, donner la place à chaque enfant dans ta classe quelles que soient ses caractéristiques, sans exiger que les enfants soient comme les autres.

Je ne suis pas la seule à affirmer cela. Le Conseil supérieur de l’éducation, dans son dernier rapport (2016, p. 82), constate que « malgré le soutien accordé aux milieux scolaires pour essayer de donner les mêmes chances à tous, et en dépit du travail remarquable qui se fait sur le terrain, l’école n’offre pas à tous les élèves la même possibilité de développer leur potentiel ». Barrère et Mairesse, 2015, ajoutent que les inégalités observées dans les classes sont parfois produites et reproduites par l’école elle-même.

Tu es celle qui fait la différence, qui permet à chaque enfant de se déployer, de devenir un être à part entière et de s’épanouir selon ses capacités. Tu joues un rôle déterminant. Bravo!

Johanne April

Barrère, A. et Mairesse, F. (2015). L’inclusion sociale. Les enjeux de la culture et de l’éducation. Les cahiers de la médiation culturelle. Paris, L’Harmattan.

Conseil supérieur de l’éducation (2016). Remettre le cap sur l’équité. Rapport sur l’état et les besoins en éducation 2014-2016, septembre 2016. Récupéré de http://www.cse.gouv.qc.ca.