TRAVAILLER SUR SOI POUR ALLER VERS L’AUTRE

Bonjour François,

En lisant ta lettre, j’ai été replongée dans celle de Josée qui abordait « le regard aimant-constructeur de l’éducatrice ». Cette réflexion sur la complexité du rôle d’éducateur au sens large, autant celui de parent que celui d’enseignant, dans un monde en transformation à plusieurs égards, m’a inspirée.

Je pourrais faire la liste des transformations et des réalités sociales, économiques, politiques, individuelles, familiales, etc., mais je préfère aborder celles de la personne qui accompagne ces enfants, ces adolescents, ces jeunes adultes, ces adultes toujours en construction de leur identité, provoquée par des changements et des transformations extérieures qui seront toujours présents et qui influenceront notre devenir comme personne accompagnatrice et comme personne en devenir.

Étant jeune, j’ai tenté de faire ma place dans une famille de six enfants. À partir de ce que j’étais, à partir de ce que les autres me reflétaient de ce que j’étais, j’ai fait mon petit bout de chemin, en m’identifiant à travers mes expériences, mes essais-erreurs et à travers ce que les autres m’ont donné ou non. Comme la majorité des jeunes enfants, j’ai développé des attitudes, des comportements, des passions qui ont forgé progressivement ma personnalité. La rencontre avec le monde extérieur à ma famille m’a également transformée, m’a amenée ailleurs, à mieux me comprendre et à me redéfinir, en partie du moins, puisque je n’ai cessé d’être en évolution depuis. L’être humain est en constant changement, que cela soit conscient ou non.

Me considérant moi-même en redéfinition tout au long de mon parcours de vie, aujourd’hui, je me questionne davantage sur la place que j’accorde à l’autre, à celle ou celui que je souhaite accompagner. Quel rôle je peux jouer sachant que, moi-même, je suis sans cesse en transformation?

Comme jeune parent, j’ai débuté mon rôle avec beaucoup de certitudes sur ce dont mes filles avaient besoin : besoins physiques, de sécurité, de reconnaissance, etc. Alors, ceci se traduisait par une certaine routine, de bonnes habitudes alimentaires et de santé. Après quelques années, mes certitudes ont commencé à laisser place à des questionnements tels que, comment pourrai-je, comme parent, en faire des citoyennes autonomes pour qu’elles puissent penser par et pour elles-mêmes, cela sans me projeter constamment en elles, sans me préoccuper d’uniquement transmettre, mais plutôt en accueillant ce qu’elles sont… La réponse m’est apparue au fil des ans en me questionnant sur « ce que j’étais » et « ce que je devais laisser aller » pour que mes filles puissent prendre une place, leur place, et, à leur tour, se reconnaître, s’identifier et se définir comme personnes uniques.

À mon sens, c’est ce passage qui est le plus libérateur pour nos enfants et pour nous-mêmes. Je ne dis pas ici que c’est facile, puisque c’est à recommencer sans cesse. Cette route va au-delà de l’amour et de la croyance en l’autre, puisqu’accompagner, « c’est se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui »[i]. Un travail sur soi m’apparaît essentiel, pour aller vers l’autre. Il faut suffisamment se connaître pour s’oublier sans perdre ses repères. Il faut avoir envie de se rapprocher de l’autre pour l’amener là où il veut se rendre, et non là où je veux qu’il aille… On ne peut pas respecter et reconnaître l’autre sans se respecter et se reconnaître soi-même. Cela rejoint les propos de Josée qui évoquait qu’il fallait être proche de soi, avoir un regard sur soi pour accueillir l’autre.

Aller à la rencontre de l’autre, comme parent, comme éducatrice et éducateur, doit passer par une rencontre de soi.

Cette réflexion sur moi-même m’a amenée et m’amène toujours à transformer mon rôle d’enseignante et « d’experte dans un domaine » vers un rôle davantage de « facilitatrice » en créant des conditions relationnelles, malgré l’ampleur des groupes (75), pour que l’étudiant soit le maître d’œuvre de ses apprentissages.

« L’accompagnateur reste un passeur (il aide à passer ou dépasser une étape) et un passant (il est de passage) »[ii].

Johanne

[i] L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique. PAUL, Maela (2004) – Paris : L’Harmattan.

[ii] Ce qu’accompagner veut dire. PAUL, Maela (2003) – Carriérologie, 9 (1).

Comment ( 1 )

  • Francine Sabourin

    Je l’avoue, j’ai jusqu’ici lu ces Correspondances éducatives en diagonale mais, celle-ci a davantage attiré mon attention. Super! Je relève quelques points qui me touchent particulièrement:
    – d’abord, ce qu’est accompagner. C’est-à-dire se faire proche, créer une relation,croire en l’autre et guider avec passion et respect. On ne peut tirer sur une fleur pour qu’elle pousse.
    -la nécessité de la rencontre avec soi, de l’acceptation et de l’évolution
    – être passeur et passant
    Tout ça une aventure magnifique, quelles que soient les difficultés!

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